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Entretien avec Ruben Merchan, coach que j’ai rencontré lors des qualifs de Roland Garros 2018, pour essayer de comprendre ce qui peut être amélioré dans le tennis pro et semi-pro, à travers son regard d’ancien joueur pro.

Ruben, peux-tu te présenter rapidement ?

Je suis Ruben Merchan, 35 ans (note : génération de F. Verdasco, F. Lopez, D. Ferrer, G. Garcia Lopez, avec qui il s’entrainait), j’ai été joueur de tennis du top 500 ATP en simple et top 300 en double, j’ai été numéro 1 junior en Espagne. Je commençais à gagner mes premiers points ATP quand on m’a diagnostiqué mon premier cancer (leucémie appelée lymphome hodgkinien) à 17 ans. Je me suis battu contre la maladie et j’ai repris le tennis mais le cancer est revenu à deux reprises (à 21 ans et 24 ans). Après ça, j’ai décidé d’arrêter le haut de niveau et devenir entraineur de tennis. Je m’étais rendu compte que je pouvais être heureux sans forcément évoluer à un niveau professionnel, je voulais être moins stressé, faire moins de sacrifices et plus profiter de la vie. Aujourd’hui je suis toujours coach dans le club David Lloyd à Barcelone et je travaille aussi à mon compte de temps en temps avec des joueurs.

 

Qu’est-ce que ton expérience hors du commun t’apporte au quotidien ?

Vu ce qu’il m’est arrivé dans la vie, je pense que je peux servir d’exemple pour que les autres joueurs se sentent plus heureux dans leur vie et je leur permets de relativiser. Ma force, c’est que je suis un bon motivateur, j’aime ce que je fais, je suis optimiste, je me bats, je profite de chaque jour de la vie. Je transmets toutes ces ondes positives à mes joueurs. Par exemple si j’ai un joueur qui perd un match, je comprends qu’il soit déçu car je sais à quel point c’est important pour lui vu que je suis passé par là, mais je lui dis aussi qu’au final ça reste un match de tennis, chaque semaine tu peux rejouer et gagner des points, tu peux toujours améliorer ton jeu et surtout je leur fais comprendre que tout le monde n’a pas la chance d’être joueur de tennis. Je leur dis qu’il faut qu’ils aiment jouer au tennis, ça reste un jeu.

 

J’aime bien la manière dont tu les motives, c’est très optimiste ! On oublie souvent la chance qu’on a… Est-ce que tu vois quelques difficultés à être coach ?

Il y en a beaucoup. Ce que j’observe en premier, c’est que la plupart des gens ne sont motivés que par l’argent (entraineurs, clubs, joueurs, tout le monde…). Je rencontre des gens qui agissent trop par intérêt, qui ne sont pas honnêtes, qui n’hésitent pas à te tromper pour gagner plus d’argent, au lieu de dire la vérité et d’aider un joueur qui a des problèmes d’argent par exemple. Je vois des entraineurs arrêter leur collaboration avec un joueur qui ne peut pas le payer tout de suite, mais d’un côté il faut bien gagner sa vie aussi… Malheureusement il y a beaucoup de gens comme ça.

 

Toi, comment tu agis dans ces cas-là ? Tu vas les aider sans forcément être rémunéré ?

Oui comme cette semaine à Roland Garros par exemple. J’ai bien sûr mes propres cours de tennis qui me permettent de gagner ma vie mais si je vois qu’un joueur a vraiment besoin de moi je le coach sans problème. Pour moi c’est naturel.

Par contre je vois un autre problème : les personnes à la tête des clubs ne connaissent rien au tennis. Ils sont là parce qu’ils ont fait les études pour, ou parce qu’ils ont de l’argent mais ils ne connaissent rien au tennis et nous, qui sommes sur le terrain, nous sommes obligés d’accepter leurs décisions. (note : Ruben parle des gros clubs comme David Lloyd)

 

Tu as un exemple ?

Oui ils ne pensent qu’aux chiffres : tel coach n’est pas bon mais il coûte moins cher donc on va l’embaucher, et finalement ce sont les joueurs qui en font les frais et qui ne progressent pas autant qu’ils le pourraient. Parce que quoi qu’il arrive le joueur va payer 20€ sa leçon donc pourquoi embaucher un très bon coach qui coûte cher ? Ils vont prendre des coaches pourris. Tout ça pour l’argent ! C’est malheureux.

 

Et au niveau du tennis professionnel, qu’est-ce qui ne va pas d’après toi ?

Au niveau pro ou semi-pro, ce qui va mal c’est que les « nouveaux arrivants » sur le circuit dépensent beaucoup trop d’argent (coaches, voyages, etc) alors que le prize money est beaucoup trop faible, c’est rien du tout comparé à leurs dépenses. Un joueur du top 400 perd de l’argent. Dans tous les autres sports majeurs (golf, football, basketball, cricket, etc), si tu es dans le top 1000 tu peux vivre de ton sport, mais pas au tennis. C’est un gros problème du tennis.

 

Qu’est-ce qu’il faudrait faire pour que ce soit plus rentable pour ces joueurs-là ?

Augmenter le prize money, aider beaucoup plus les nouveaux joueurs que les grands joueurs. Les petits joueurs doivent payer 50€/semaine pour participer à des tournois Futurs. Alors que les joueurs qui jouent les Grand Chelem ne payent rien, ils sont même payés pour participer (mêmes les joueurs de qualifs). Pour les aider, il faudrait par exemple que les petits joueurs ne payent pas l’hôtel.

Prize Money de Roland Garros 2018 – tableau principal – avant impôt. Source : Fédération Française de Tennis

 

Prize Money du Challenger de Bordeaux 2018 (un des Challengers les mieux dotés financièrement) – tableau principal – avant impôt. Source : ATP World Tour

 

Dans ce cas qui payerait l’hôtel ?

Les sponsors par exemple. Ils pourraient aider pour le transport aussi. Ici à Roland Garros tout est parfait mais dans les petits tournois tu dois tout payer, même ta nourriture, ton hôtel, tes balles d’entrainement, tout. Quand tu veux t’entrainer pendant un Challenger ils donnent des balles, mais dans un Future si t’es chanceux ils te donnent 3 balles et elles sont déjà utilisées !

 

C’est aberrant ! Je ne savais pas… Il y a quelque chose que tu voudrais ajouter ?

Je suis ouvert à toutes les questions que les gens veulent me poser, je réponds toujours à tout le monde, j’aime partager mon expérience et aider autant que je peux. J’ai passé une semaine fantastique ici à Paris. J’avais toujours rêvé de pouvoir jouer à Roland Garros.

 

Merci Ruben pour ta (double) participation sur Eyes On The Ball. Ruben est ouvert à toutes vos questions et il est joignable sur Facebook, Instagram, et Twitter. Retrouvez sa deuxième interview ici où il explique  sa lutte contre le cancer et comment il utilise le tennis et le padel pour défendre une bonne cause.

 

Point de vue

 

Je pense que Ruben a parlé d’un problème qui existe depuis longtemps, celui que les petits joueurs de tennis ne sont pas aidés financièrement. J’irai interviewer des sponsors pour comprendre pourquoi les petits tournois sont laissés à l’abandon. Je me doute bien que c’est plus rentable de sponsoriser Nadal, mais la différence avec les autres sports m’intrigue, il doit bien y avoir une raison…

C’est dommage que ce sport (à haut niveau) soit réservé aux enfants de riches alors que la potentielle relève peut se trouver n’importe où… Il y a sûrement des très bons joueurs dans l’ombre qui ont dû arrêter le tennis pour des raisons financières. Si jamais certains veulent échanger sur le sujet ou témoigner, n’hésitez pas à écrire à contact@eyes-on-the-ball.com

Ensemble, nous pourrons peut-être trouver une solution !


1 commentaire

Du jamais vu ! Comment l'ITF divise par 2 le nombre de joueurs professionnels avec son Transition Tour - Eyes on the ball · 28 février 2019 à 11:20

[…] Les joueurs pouvaient gagner des points ATP dans les tounois du circuit ATP, dans les Challenger, dans le circuit PRO de l’ITF 25 000$ et dans le circuit PRO de l’ITF 15 000$. Note : un tournoi “25 000$” signifie que la dotation globale du tournoi (pas seulement les Prix remis aux joueurs) est de 25 000$ en tout. Pour plus d’infos sur les différences de dotations entre les tournois n’hésitez pas à consulter l’article Quand l’argent dicte le tennis, quelles solutions? […]

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