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Pendant un tournoi officiel, les joueurs font corder leurs raquettes juste avant leur match et leurs entrainements. J’aimerais vous faire découvrir le métier de cordeur officiel avec cette interview de Virginia. Pour entrer un peu plus dans les coulisses des stands cordages sur les gros tournois, des témoignages complémentaires arriveront bientôt !

Virignia, parle-nous un peu de toi et de ton rapport au tennis 🙂

Je m’appelle Virginia Staatsmann et je suis la responsable du Département Technique de Tenispoint à Valence (Espagne). Dans notre atelier spécialisé nous cordons des raquettes, nous donnons des conseils personnalisés, nous customisons les raquettes, nous nous occupons d’éliminer les bruits éventuels, de changer les grips, surgrips, etc.

Virginia cordant au Tenispoint de Valence

Je suis aussi cordeuse officielle sur les tournois des circuits ATP et WTA. Cette année j’ai cordé au master 1000 de Madrid par exemple.

Stand cordage du Mutua Madrid Open (master 1000)

 

Tu as l’air d’être une experte en cordage ! D’où te viens cette « fibre » ?

On peut dire que j’ai grandi entre des raquettes de tennis puisque mon père tenait l’un des rares magasins de tennis de l’époque, le fameux « Deportes Fernando ». Il fut l’un des premiers cordeurs professionnels de Valence. Il m’a appris à corder très tôt, vers 14 ou 15 ans. Je passais toutes mes après-midis au magasin et j’ai ainsi appris à reconnaître tous les modèles de raquettes et de matériel de tennis en général. J’ai pu corder sur plein de machines différentes puisque mon père adorait renouveler ses machines. J’ai aussi connu l’évolution des cordages (boyau naturel, nylon puis le polyester).

 

C’est plutôt rare qu’une fille soit cordeuse, non ? Est-ce que c’est dur d’être une femme cordeuse dans un monde du tennis qui est plutôt masculin ? Comment est-ce que tu gères ça ?

Oui, à moins que ce soit de famille ou que quelqu’un te montre comment faire, il est peu probable qu’une fille démontre un intérêt particulier pour ce travail très technique, manuel et plutôt masculin.

Quand les clients venaient à la boutique pour faire corder leurs raquettes n’avaient pas confiance quand ils voyaient une jeune fille mince s’en occuper. Trop de gens pensent que pour bien corder il faut être un homme fort mais en réalité la tension du cordage est exercée par la machine et passer le cordage dans les trous est surtout une question d’habilité. Au début, c’était dur de gagner leur confiance, ils voulaient que ce soit mon père qui corde leurs raquettes mais il arrivait parfois que je les corde sans qu’ils le sachent et finalement ils étaient très satisfaits du résultat.

Sur les tournois ATP, j’ai toujours travaillé dans cet univers masculin et à mes débuts il n’était même pas question de me donner des habits à ma taille (note : tous les cordeurs reçoivent une dotation par la marque qui les emploie. Par exemple, quand Head est cordeur officiel d’un tournoi, la marque équipe tous les cordeurs de vêtements Head). Mais avec le temps, et comme je suis cordeuse officielle depuis 2003, j’ai réussi à gagner le respect des joueurs professionnels, de mes clients et de mes collègues. Aujourd’hui, je me sens très appréciée et valorisée (même s’il y aura toujours quelqu’un qui préfèrera confier sa raquette à un homme…).

 

Virginia sur son premier Gran Chelem, accompagnée de son mentor Willie Gomez

Au-délà de la difficulté à être acceptée en tant que femme, as-tu d’autres challenges à relever dans ton quotidien ?


Dans la boutique, et pour tous les magasins spécialistes de tennis, on doit faire face à la croissance des ventes sur Internet où les prix sont très agressifs. Les gens achètent de plus en plus leur matériel en ligne et cela nous oblige à pratiquer une guerre des prix.

 

A part jouer sur le prix, comment faites-vous pour vous en sortir ? 

On compte beaucoup sur l’ultra spécialisation du commerce du tennis. Ce que je veux dire c’est que dans un magasin spécialiste de tennis où tu peux trouver des chaussures, du textile, des sacs, raquettes, accessoires, etc, tu pourras toujours compter sur des vendeurs qui ont une connaissance très pointue du matériel en question. Ils pourront te donner les meilleurs conseils. Ils pourront te diriger vers les meilleurs cordeurs, te faire tester une nouvelle raquette, la customiser, etc. Tout ça, Internet ne peut pas l’offrir à ses clients. Même un bon service client post-vente ne pourra répondre à tes questions sur un changement de matériel. C’est ça notre vraie valeur ajoutée.

 

Je vois, c’est vrai que parfois quand on voit une promo en ligne on a tendance à acheter du matériel et à être déçu par la suite… Avant de se quitter, est-ce que tu aurais une anecdote pour nous ?

Oui, il y a quelques années, à l’occasion de l’Open de Valence, Andy Murray était venu s’entrainer dans un club juste en face de la boutique (le club Sporting), et il est venu me voir avec 5 raquettes dans les mains à corder en urgence ! C’était un samedi, j’étais seule dans la boutique et il y avait de plus en plus de clients qui arrivaient et qui me demandaient des vêtements pour le padel… Le coach d’Andy est venu un peu plus tard pour réclamer les raquettes qui n’étaient toujours pas cordées… j’avais juste envie de m’enfermer dans l’arrière-boutique et de pleurer ! (rires).Finalement, corde après corde, j’ai fini par les corder…

 

Une dernière chose à ajouter ?

Je voudrais juste ajouter que je me sens vraiment chanceuse de faire partie de ce monde passionnant du tennis, d’avoir réussi à me faire une place parmi les cordeurs officiels car peu de gens ont la chance d’en faire partie. Je tiens d’ailleurs à remercier Babolat, Head, Wilson et Tecnifibre qui m’ont toujours fait confiance dans ce travail. J’aimerais aussi rendre hommage à mon défunt père Fernando Staatsmann qui m’a tant appris et remercier mon collègue Willie Gomez qui m’a enseigné toutes les techniques utilisées en compétition. Sans eux je n’aurai jamais pu devenir cordeuse professionnelle. Merci !

 

 

Merci beaucoup Viriginia pour ce partage d’expérience. Pour ceux (qui résident à Valence) et qui veulent faire corder leur raquette par une pro ou qui veulent des conseils sur leur matériel, n’hésitez pas à passer dans son magasin :

Tenispoint
40 rue Andrés Mancebo
Valence
Espagne

 

 

Point de vue

J’ai rencontré Virginia en 2015 quand j’étais en stage chez Babolat qui était cordeur officiel du master 1000 de Madrid. J’étais assistante marketing à la filiale espagnole de Babolat basée Barcelone et j’avais été envoyée sur le tournoi pour travailler au stand cordage.

Petit retour d’expérience. Les cordeurs sont choisis en amont et sont sous contrat avec la marque. Avant le tournoi, il a fallu commander leurs dotations (vêtements et chaussures Babolat), réserver leur/notre hôtel à Madrid (je partageais ma chambre avec Virginia, c’est comme ça qu’on s’est rencontré). L’équipe des cordeurs, dont je faisais partie en tant que « deskman » et non cordeuse (je vous explique mon rôle plus loin), doit arriver quelques jours avant le début du tournoi (juste avant les qualifs en fait). A partir des qualifs, le travail est très intense car c’est la période où il y a le plus de joueurs dans le tournoi donc le plus de raquettes à corder (il y a ceux qui jouent les qualifs mais aussi ceux du tableau principal qui sont déjà là pour s’entrainer). On se levait très tôt pour être opérationnels vers 8h du matin. Les journées étaient très longues car à Madrid il y a une session de nuit. Un jour on est rentré à l’hôtel à 3h du matin…

Journée type du deskman : un joueur ou son coach arrive au stand cordage avec une ou plusieurs raquettes (souvent entre 2 et 4 raquettes, mais Serena Williams en avait 8). Je prends la raquette et j’enregistre sur ordinateur toutes les infos que me donne le joueur/coach (type de cordage, tension souhaitée, stencil du logo ou non, pour quand doit être prête la raquette, etc). Ensuite il faut assigner les raquettes à un cordeur. Il arrive parfois qu’un joueur ou une joueuse veuille être cordée par un cordeur en particulier, mais en général c’est le cordeur le plus dispo qui s’y colle. Avant de lui donner, je découpais le cordage actuel de la raquette pour avancer le cordeur dans son travail. Ensuite, une fois la raquette est cordée, il y a une personne qui s’occupe exclusivement de mettre le logo avec un marqueur spécial. Une fois l’encre sèche, je rangeais les raquettes de manière à les retrouver facilement quand le joueur venait les récupérer. Il faut aussi bien ranger les cordages des joueurs qui nous les laissent pendant leur tournoi (on avait des piles et des piles de bobines de cordages différents, étiquetés aux noms des joueurs et rangés par ordre alphabétique. Il faut être très rapide pour retrouver un cordage quand le joueur a perdu qu’il vient récupérer sa bobine).

On avait bien sûr des pauses mais je tiens à préciser que ces cordeurs qui travaillent dans l’ombre ont un travail très dur (c’est vraiment l’usine) et pourtant tellement important. Corder est un acte très répétitif et très technique mais à la moindre inattention on peut sauter une corde ou se tromper dans les montants/travers et c’est là cata car on prend du retard dans les raquettes à corder et le cordage du joueur est à mettre à la poubelle. Et surtout, sans eux, pas de raquettes donc pas de tennis !

Les avantages de ce job, c’est que les cordeurs sont plutôt bien payés (le reste de l’année ils travaillent dans leur magasin de tennis et/ou sur d’autres tournois en tant que cordeurs), qu’ils sont dans un endroit réservé aux joueurs en plein coeur du tournoi, ils les croisent tous les jours, et surtout ils travaillent dans leur passion ! Pour moi, c’était 10 jours très intenses mais j’en garde de très bons souvenirs !

Je vous partagerai bientôt un autre témoignage de cordeur qui vous expliquera exclusivement son expérience.


3 commentaires

« Il faut changer l’image du tennis actuel », pistes de réflexion… – Eyes on the ball · 1 septembre 2018 à 7:55

[…] Merci de me poser la question ! 🙂 C’est vrai que j’ai été impressionnée du travail des cordeurs ! Le détail de mon expérience se trouve ici. […]

L'oeil expert de Daniel Taverna : son métier et sa vision pour populariser le tennis. - Eyes on the ball · 15 mars 2019 à 7:19

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"Le tennis ne disparaîtra jamais" - Xavi Segura - Eyes on the ball · 19 avril 2019 à 5:25

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